Compte rendu du colloque Jeu de rôle et transmission littéraire: Olivier Caïra, “« Ma bibliothèque m’était un assez grand duché », ou comment Shakespeare s’invita à Gotham City”

Enseignant et chercheur à Paris Saclay, observateur autant qu’acteur des industries du divertissement et de la fiction, Olivier Caïra propose une intervention sur un volet pratique. Il y évoque des éléments d’un projet en cours d’écriture et de playtest dans lequel il travaille en tant que scénariste : une campagne de jeu de rôle mêlant l’univers de Shakespeare et celui de Gotham City.

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Photo par Lucas Klotz

À l’origine de ce projet surprenant : le jeu de plateau et de figurines Gotham City Chronicles, dont le système asymétrique, isomorphe à celui d’un jeu de rôle classique, appelait logiquement à une adaptation rôlistique à proprement parler. Le cahier des charges est important : il s’agit de viser à la fois le public américain et européen, les connaisseurs comme les néophytes, tout en gardant une fidélité aux inspirations originales du jeu : les quatre volumes du comic Gotham Central, et la série télévisée Gotham de Bruno Heller.

La matière initiale propose quatre points d’entrées dans l’univers sombre de Gotham : la Bat-Family (c’est-à-dire pas nécessairement Batman lui-même, mais les héros qui l’entourent), les Antagonistes (pas les super-criminels phares de la licence, trop forts dans la diégèse pour être aisément utilisables), les méta-humains, et enfin les agents de la CGPD (la police de Gotham). Le jeu de rôle conservera cette partition. Il s’agit cependant ensuite d’y mêler Shakespeare…

La rencontre est moins inopinée qu’il n’y paraît au premier regard. L’univers de Batman a déjà connu un précédent transfictionnel célèbre, un croisement avec l’univers de Lewis Carroll. La rencontre de l’absurde et du psychiatrique étant toute tracée par certains super-vilains de la licence, Alice au Pays des Merveilles avait permis de proposer un regard plus poétique sur la ville et ses personnages. De plus, le choix de la matière shakespearienne semble être appelé diégétiquement par Gotham elle-même : n’a-t-elle pas les traits d’une mini-Vérone, déchirée par des affrontements incessants et une pègre vorace ?  Soulignant cette référence, le scénario sur lequel Olivier Caïra travaille prend comme point de départ la découverte par la CGPD de deux cadavres d’adolescents, l’un empoisonné et l’autre poignardée… ouvrant le rideau d’une campagne en cinq actes, dans lequel chaque épisode reprendra une ou deux pièces de Shakespeare. Au fil des actes, il s’agira pour les joueurs d’enquêter sur un mystérieux Barde qui supplicie la ville, et semble prendre un plaisir érudit à évoquer au travers de ses crimes l’œuvre du célèbre dramaturge anglais.

Structurellement, des parentés sont également indentifiables. Il y a dans l’œuvre de Shakespeare des tensions entre comédie et tragédie (Le Conte d’hiverHamlet) ainsi qu’entre réalisme et fantastique (Henry VLa Tempête), qui épousent fort bien l’univers de Gotham city. Les productions des différents cinéastes et auteurs de comics, les criminels comme les héros, peuvent en effet trouver leur place dans une partition similaire. En plus de ménager une transfiction souple, cette parenté permet en outre de donner aux scénaristes une variété de tonalités avec lesquelles jouer au fil des épisodes de la campagne.

Enfin, le majordome Alfred est un excellent adjuvant de la matière shakespearienne. Sibyllin et énigmatique, il est même dans certains comics relié explicitement à l’univers shakespearien ; l’une des références les plus évidentes étant par exemple une scène d’incarnation d’Hamlet et de sa célèbre tirade.

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Une fois ces parallèles établis, Olivier Caïra évoque les axes supplémentaires de liaison de la matière shakespearienne exploitables. Une inspiration peut être tirée des grands thèmes (famille, folie, ambition, violence, séduction), des personnages en tissant des parallèles (à Gotham, qui serait Richard III (le Pingouin, difforme et dévoré d’ambition), qui serait Othello (moins évident, mais de nombreux couples célèbres existent…) ?), de l’onomastique (les pièces shakespeariennes constituant notamment un large répertoire de noms propres à tendance italienne, correspondant bien à la pègre du Gotham), des relations proches (jalousie, vengeance, manipulation), des effets macrosociaux (comment représenter, au théâtre comme en jeu de rôle, des scènes de guerre, des familles entières), des scènes mythiques (Hamlet et le crâne, la mort des amants), de la tonalité stylistique (humour grinçant, rôle des énigmes, mise en abîme), et enfin des citations plus ou moins célèbres (de « To be or not to be », à « Faisons notre vie courte, ou longue sera la honte »). Toutes ces inspirations sont mélangées et ménagées à différents degrés de lisibilité, pour que les cinq actes ne tombent pas dans une répétitivité lassante.

Olivier Caïra souligne en outre le rôle fort du travail de la citation shakespearienne dans le jeu de rôle. Dans la bouche d’un criminel, elle peut être l’obsession lettrée d’un psychopathe ou le ludisme d’un meurtrier. Il peut s’agir d’un indice pertinent ou d’un pur élément d’ambiance, poussant le lecteur à une attention constante. Elle peut être, selon sa notoriété, un poncif culturel ou un signe d’érudition. Être un propos littéral ou une évocation métaphorique… ou, enfin, être un acquiescement ou un retournement ironique. Ces potentialités multiples ont amené les scénaristes à en faire une véritable pratique archétypale du Barde, accompagnant toutes ses formes de communication par un usage de la citation aussi mystérieux qu’indécidable. Ce personnage mobilisera par ailleurs un vaste imaginaire autour de Shakespeare. Signant ses scènes de crimes ou ses lettres énigmatiques d’un portrait du dramaturge, donnant à ses meurtres des allures de scènes (comme les deux cadavres enlacés à l’ouverture de la campagne), avec un sens morbide du grand spectacle. Ces divers éléments contribuent à en faire un personnage charismatique, poussant dans la diégèse le public à se réapproprier son image, sous forme de produits dérivés (t-shirts à son effigie) comme d’identification (création de faux profils sur les réseaux sociaux), brouillant d’autant plus les pistes des enquêteurs. Ce retournement est pour Olivier Caïra d’autant plus intéressant que d’autres vilains de Gotham ont cette même capacité d’entraînement, ce même impact sur la population.

En conclusion de cette présentation, et dans la lignée du colloque, est ouverte la question de la transmission de la matière shakespearienne au travers du médium rôlistique. Pour Olivier Caïra, qui base ces dernières observations sur les bêta-tests déjà effectués, elle est triple. Premièrement, une réactivation des précédentes connaissances, même sommaires, est effective durant les parties, de même qu’une émulation collective entre joueurs. Deuxièmement, le contexte contemporain est au service du savoir, les smartphones étant autorisés pour identifier des citations, leurs origines et leurs significations. Troisièmement, l’effet d’un scénario en campagne s’est également fait ressentir, les joueurs allant entre les épisodes lire ou relire certaines pièces, voir des films qui en sont inspirés, bref se documenter davantage pour mieux faire face au Barde. La transmission littéraire serait donc ici comme un jeu dans un jeu, profitant d’un effet d’émulation pour encourager au mieux les joueurs à se réapproprier, dans et hors de la partie, la matière shakespearienne.

Olivier Caïra termine sa communication en soulignant l’évidence d’une transmédialité entre jeu de rôle et théâtre élisabéthain, ce dernier étant dénué de décor, et ne reposant son travail d’immersion presque que sur le texte… et l’imagination de ses spectateurs. Au regard de ce parallèle, ainsi que des nombreux autres établis dans le cadre de l’élaboration de cette campagne à Gotham, il encourage à des rencontres réitérées entre corpus théâtral et jeu de rôle.

Compte rendu par Fiona Baumann

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