Créateurs et créatrices en confinement : redéfinir sa pratique – Caterina Martini

Si cet entretien avait eu lieu en présence, j’aurais retrouvé Caterina Martini sur la terrasse d’un café à profiter du soleil en sirotant une boisson glacée. C’est donc sur sa propre terrasse que m’accueille virtuellement la fondatrice d‘Atelier Sémaphore.

Créé en 2018 par Caterina et Valeria Martini, l’atelier s’est spécialisé dans la production de jeux et d’animations qu’il propose à différents musées comme le Musée du Léman, la Maison d’Ailleurs ou le Château de Nyon. Curieux de l’impact qu’a la pandémie sur les activités de cette créatrice ludique, je me munis de mes meilleures questions et découvre que l’Atelier Sémaphore a plus d’un tour dans son sac pour nourrir notre imaginaire en temps de confinement.

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L’atelier de travail de Caterina Martini en temps de confinement

Grégory Thonney– Caterina Martini, merci de m’accorder du temps pour cet entretien. Pour commencer, qui es-tu donc?

Caterina Martini – Mais je t’en prie. Alors je suis passée par l’Université de Lausanne où j’ai été formée à l’archéologie et à l’histoire ancienne et, à force de ne pas avoir de travail, nous avons décidé, ma sœur et moi, de nous en créer ! Ayant travaillé dans différents musées en tant que guide et animatrice, j’ai eu envie de leur proposer des ateliers visant une tranche d’âge quelque peu oubliée. Entre le moment où les jeunes visiteurs ne sont plus obligés de se rendre dans les musées et celui où ils y retournent avec leurs enfants, on constate qu’il y a une partie de la population qu’on ne voit plus beaucoup. C’est donc aux 18-30 ans que nous nous adressons principalement. Et comme c’est dans notre tranche d’âge, nous nous sommes dit que nous allions développer des projets de médiation avec des choses que nous voudrions voir et expérimenter dans les musées. Le premier projet a été une escape room au Château de Nyon, mais nous avons également réalisé une soirée enquête pour le Musée du Léman et un jeu-enquête en collaboration avec la Maison d’Ailleurs. Depuis nous élargissons nos créations pour aussi inclure un public d’enfants.

G. T. – Dans quelle mesure la situation de confinement a modifié ta manière de créer ?

C. M. – Comme je travaille pour plusieurs musées et que ceux-ci sont fermés, j’ai plus de temps à consacrer aux projets d’Ateliers Sémaphores et à la création. C’est plutôt agréable car cela permet de vraiment se plonger dans mes activités sans interruption. Par contre, ce qui est plus problématique, c’est tout ce qui est de la conception physique. Nous avons notamment un projet d’escape room pour les adolescents en cours de préparation pour le Château de Nyon et pour la menuiserie et la création de décor, nous travaillons avec Bastien Julita. C’est difficile d’avancer dans ce domaine sans se voir. La fermeture des magasins de bricolage est aussi un problème pour nous.

G. T. – Cela ne vous empêche cependant pas d’être productives ! Vous avez élaboré une enquête policière très prenante à jouer depuis chez soi : l’héritage du chirurgien.

C. M. – En effet. Nous avons vu que pas mal d’artistes mettaient à disposition du contenu gratuit pendant cette période de confinement et nous avons eu l’envie de participer. Comme ce que nous proposons au sein des musées est à l’arrêt, nous avons souhaité offrir quelque chose aux personnes qui suivent habituellement nos activités. Cela a pris la forme d’une enquête participative sur les réseaux sociaux. L’enjeu était aussi de montrer que même si nous sommes en confinement, nous restons actives et présentes. Cela permet aussi de pallier la baisse de visibilité liée au confinement puisque c’est avant tout par nos activités dans les musées que nous nous faisons connaître. C’était la première expérience de ce genre que nous avons faite et le bilan est plutôt positif : cela nous donne envie de proposer des expériences similaires, à chaque Pâques par exemple, en tirant les enseignements de ce premier essai. Mais cela me fait plaisir que l’expérience t’ait plu !

G. T. – J’ai adoré l’idée de le sortir comme un feuilleton : chaque jour une nouvelle étape décidée au vote par votre communauté. De plus, même si je ne l’ai pas suivie en direct, j’ai eu beaucoup de plaisir à tenter de découvrir l’affaire tournant autour de ce mystérieux chirurgien ! Les énigmes sont bien construites et les aides de jeu superbement réalisées. Je me suis surpris à prendre des notes assidues et revenir régulièrement sur les différents indices afin de voir ce qui m’échappait encore.

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C. M. – C’était aussi l’occasion de faire découvrir nos activités. Quand des institutions font appel à nous pour créer des escape game, c’est parfois difficile de leur expliquer les contraintes liées à ce dispositif et ce que nous proposons de développer. L’héritage du chirurgien est moyen facile d’accès pour donner un aperçu de ce que nous faisons. C’est possible que nous lui donnions une forme plus aboutie dans le futur en utilisant au mieux les outils numériques.

G. T. – Est-ce que ta pratique de créatrice a été influencée par l’actualité ? Allons-nous avoir droit à un escape game sur le coronavirus ?

C. M. – Je ne pense pas. L’objectif d’avoir lancé cette enquête sur les réseaux sociaux était aussi de permettre aux gens de s’évader, de penser à autre chose dans ce contexte anxiogène. Ma pratique artistique a donc été influencée dans le sens où nous avons souhaité prendre le contre-pied de l’actualité. En temps normal, c’est l’actualité des musées qui dirige nos créations ; nous restons proche des thèmes de leur exposition bien entendu et sommes donc des exécutantes. Néanmoins, certaines problématiques actuelles comme la question de l’environnement ou du féminisme sont importantes dans notre processus créatif; notre ligne directrice tend vers la bienveillance et la vision d’un monde meilleur. Alors non, pas d’escape game virus.

G. T. – Sur quoi travaille l’Atelier Sémaphore en ce moment ?

C. M. – En plus de l’escape room pour les adolescents, nous avions un mandat pour développer des ateliers pédagogiques au Musée romain de Nyon : « les vacances à la romaine ». Bien entendu les sessions de Pâques ont été repoussées, mais les ateliers sont encore maintenus pour les prochaines vacances. Sinon, nous avons un projet d’escape box que nous voulions présenter à Lausan’noir. Il s’agira d’un jeu d’enquête familial entièrement conçu par nos soins et même s’il ne peut pas être présenté cette année au festival du polar lausannois, nous allons le proposer à la location pour les bibliothèques et les musées.

G. T. -On peut louer cet atelier?

C. M. – Tout à fait! Il faut juste une salle à notre disposition et on s’occupe de tout. L’institution se charge simplement des inscriptions. L’idée est de faire une sorte de Cluedo et de trouver l’identité d’un assassin. Nous aimerions concevoir des énigmes à plusieurs niveaux afin de donner de quoi réfléchir à la fois aux parents et aux enfants. L’idée étant de contenter chaque tranche d’âge et d’éviter que les parents résolvent les énigmes à la place des plus jeunes. Comme pour l’héritage du chirurgien, il y aura plusieurs indices et aides de jeu permettant aux visiteurs de poser des hypothèses et tenter de résoudre le mystère. Ma sœur ayant fait des études en égyptologie et comme c’est un domaine qui nous a toutes deux beaucoup fait rêver, l’histoire va sans doute tourner autour d’une malédiction égyptienne.

G. T – Tu parles d’escape box, cela signifie que c’est une sorte de jeu en kit?

C. M. – En quelque sorte. L’animateur arrive simplement sur place avec une valise contenant le nécessaire à l’activité et l’institution peut compter sur lui pour mener à bien l’activité. Il faut juste une grande salle et quelques tables.

G. T – Excellent ! On se réjouit de pouvoir tester tout ça.

La fenêtre de discussion se ferme. Je quitte la terrasse virtuelle de Caterina Martini et repense brièvement à notre échange. Raconter pour s’évader. Un idéal pleinement rempli par leur dernière création à découvrir sur leur page facebook ; L’héritage du chirurgien n’est pas simplement une énigme bien construite, c’est surtout un micro-univers cohérent où nos initiatives d’enquêteur ne sont pas uniquement récompensées par la résolution de l’énigme, mais aussi par la découverte d’une ambiance, de liens entre les protagonistes qui ne se livrent que par écho. Si j’ai apprécié cette œuvre ludique, c’est surtout par sa qualité d’écriture et la richesse de son cadre.

Entretien rédigé par Grégory Thonney

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